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Crise du recrutement dans les ressources intermédiaires d’hébergement

Crise du recrutement dans les ressources intermédiaires d'hébergement, Elizabeth Fleury, journal Le Soleil - 7 février 2017

(Québec) Avec le vieillissement de la population, la diminution du nombre de places en CHSLD et la fermeture des résidences à assistance continue, les ressources intermédiaires (RI) ont vu leur rôle s'accroître dans le continuum de services. Or selon une étude obtenue par Le Soleil, le recrutement d'employés est un problème majeur pour ces ressources, qui doivent parfois diminuer leurs critères d'embauche pour pallier la pénurie de main-d'oeuvre. Une réalité qui rime difficilement avec qualité et sécurité des services.

L'Association des ressources intermédiaires d'hébergement du Québec (ARIHQ) est actuellement en négociation avec le ministère de la Santé en vue du renouvellement de son entente nationale. C'est dans ce contexte qu'elle a entrepris de dresser un portrait de la situation des ressources humaines à l'emploi de son réseau. Un exercice utile, surtout que le ministre Gaétan Barrette a récemment annoncé l'ouverture de nouvelles places dans les RI afin de désengorger les urgences des hôpitaux.

L'étude, réalisée auprès de 200 gestionnaires de RI entre le 1er juin et le 15 septembre 2016, confirme que le recrutement de préposés pose énormément de difficultés, au point de devenir «le problème numéro un». 

La principale raison évoquée : les conditions salariales (entre 11,25 $ et 13 $ de l'heure), qui sont équivalentes à d'autres secteurs moins exigeants sur le plan des compétences et des responsabilités. «À ce salaire-là, les gens se disent qu'ils vont être mieux dans un McDo», résume en entrevue éditoriale la directrice générale de l'ARIHQ, Johanne Pratte. 

Le cogestionnaire de la Résidence Myriade, Louis-Martin Pedneault, qui héberge des personnes atteintes de déficience intellectuelle, confirme : «On en perd plusieurs qui préfèrent aller travailler dans un dépanneur ou chez Wal-Mart. C'est très difficile de recruter, les gens ne restent pas longtemps. On a une offre d'emploi affichée en permanence au Centre local d'emploi.»

Tâche plus lourde

Dans les RI, les exigences de la tâche sont élevées. Les soins physiques y sont de plus en plus importants en raison d'une perte d'autonomie sévère de certains résidents. «La clientèle est de plus en plus lourde. On reçoit la clientèle des CHSLD et des hôpitaux. Et elle reste plus longtemps», explique Johanne Pratte, déplorant au passage la reclassification, à la baisse, des personnes hébergées en RI, une façon pour le ministère de la Santé d'économiser sur le budget alloué à ces ressources.

La dg de l'ARIHQ rappelle que la loi 90, qui permet à des non-professionnels d'accomplir certains actes délégués par des professionnels, s'applique dans les RI. Ainsi, il n'est pas rare que les préposés aux bénéficiaires doivent administrer des médicaments, faire des prélèvements ou donner des soins de stomies, de cathéters et de sondes, ce qu'on ne verrait pas dans les hôpitaux ou les CHSLD.

«C'est comme ça parce qu'il n'y a pas de professionnels [infirmières et ergothérapeutes, par exemple] sur place. Ces professionnels sont fournis seulement au besoin par les établissements. Le CIUSSS ou le CISSS peut donner à une ressource 30 heures de soins infirmiers par semaine, puis lui couper ça du jour au lendemain à 20 heures. On n'a aucun contrôle là-dessus», explique Mme Pratte, tout en rappelant que c'est à l'établissement partenaire de s'assurer que les préposés aux bénéficiaires sont formés pour donner ces soins. 

«Or comme il y a beaucoup de roulement de personnel, les propriétaires de RI se retrouvent avec des nouveaux employés pas formés qui ne peuvent donc pas poser ces actes. Ils doivent alors se livrer à toute une gymnastique pour s'assurer que les soins soient donnés», déplore Mme Pratte.

Aux Résidences Louis XIV, où sont hébergées une cinquantaine de personnes aînées aux prises avec des troubles cognitifs, on a pris les grands moyens : une infirmière auxiliaire a été embauchée 24 heures par semaine, aux frais de l'entreprise. «De plus en plus, les infirmières sortent de nos locaux. Mais nous, il faut s'assurer de la qualité et de la sécurité des soins. Il n'y a pas de risque à prendre», explique la directrice et copropriétaire des Résidences Louis XIV, Nicole Thomassin.

À la Résidence Myriade, Louis-Martin Pedneault n'hésite pas à «retirer la loi 90 à des préposés» quand il constate qu'ils ne sont pas capables de l'appliquer. «On a un profil de gens qui ont un secondaire 3, 4 ou 5, qui n'ont pas de DEP (diplôme d'études professionnelles) ou d'études collégiales. Ils peuvent avoir de la difficulté à se concentrer pour donner la médication», expose M. Pedneault. 

Le manque de formation du personnel est une problématique majeure soulevée dans l'étude de l'ARIHQ. Pour près de 80 % des répondants, les employés ne sont pas suffisamment préparés pour faire face à certaines situations courantes, comme les comportements perturbateurs et l'agressivité. 

«Pour 86,5 % des propriétaires de RI, il existe un lien très important entre le niveau de formation de leurs employés et la qualité des services qu'ils offrent. C'est pourquoi beaucoup d'entre eux paient de leur poche des formations pour leurs employés», peut-on lire dans le rapport.

«On les forme avec notre budget, et après, une fois qu'ils ont de l'expérience, ils s'en vont travailler dans le réseau public, qui est à la fois notre donneur d'ouvrage et notre principal compétiteur. Dans les CHSLD, les préposés n'ont pas les responsabilités qu'ils ont en RI, et ils sont payés plus cher», souligne Gisèle Thomassin, copropriétaire des Résidences Louis XIV.

Désengorgement «à rabais»

Selon Johanne Pratte, on désengorge «à rabais» le réseau public. «Le réseau confie des personnes vulnérables aux RI. La moindre des choses, c'est de s'assurer que les employés aient la formation et la compétence pour s'en occuper», résume la dg de l'ARIHQ, ajoutant que les membres qu'elles représentent ne veulent pas «faire la manchette des journaux». 

«Là, le réflexe, c'est de fermer une ressource quand il y a des ratés. Mais on règle quoi? On ne fait qu'acheter du temps. Le Protecteur du citoyen est inquiet, et il a raison de dénoncer ce qu'il dénonce, mais un moment donné, il faut aller plus loin et déterminer comment on va régler les problèmes», plaide Mme Pratte.

Nicole Thomassin abonde dans le même sens. Selon elle, on exige toujours plus des RI sans que le budget et les ressources humaines suivent, ce qui n'est pas sans effet sur la qualité des soins. «Quand on nous demande de donner plus d'un bain par semaine, par exemple, on est obligés de répondre qu'on ne peut pas. On n'a tout simplement pas le personnel pour le faire», illustre-t-elle.

Conséquences du manque de professionnels

 
Les copropriétaires des Résidences Louis XIV, Gisèle et Nicole... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 3.0

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Les copropriétaires des Résidences Louis XIV, Gisèle et Nicole Thomassin, déplorent devoir parfois envoyer des résidents à l'hôpital, faute de ressources professionnelles adéquates.

Le Soleil, Yan Doublet

Le manque de professionnels et de personnel compétent dans les ressources intermédiaires (RI) a souvent pour effet pervers un plus grand recours aux forces de l'ordre et à l'hospitalisation.

«Il arrive qu'en raison du manque de formation des employés, les policiers doivent se déplacer dans les ressources, notamment celles qui hébergent des personnes atteintes de déficience intellectuelle avec troubles sévères de comportement», confirme la directrice générale de l'Association des ressources intermédiaires en hébergement du Québec (ARIHQ), Johanne Pratte.

Une situation connue de la direction de la Résidence Myriade, sise avenue Robert-Giffard, dans le secteur de Beauport. «Oui, ça nous arrive de faire venir la police quand les gens sont désorganisés. Généralement, ils se calment juste à la vue des policiers. Mais récemment, il y a un bénéficiaire qui a dû quitter pour un établissement plus supervisé. C'est un cas où l'intervention policière n'a pas fonctionné», raconte le directeur adjoint de la résidence, Louis-Martin Pedneault, selon qui la clientèle s'est beaucoup alourdie au cours des dernières années.

Hospitalisation 

Tant dans les ressources qui hébergent des personnes atteintes de déficience intellectuelle que dans celles spécialisées en troubles de santé mentale ou en soins aux aînés en perte d'autonomie, il n'est pas rare de devoir recourir à l'hospitalisation. 

«Comme on ne nous donne pas les ressources professionnelles dont les usagers auraient besoin, on est parfois obligés de les envoyer à l'hôpital, alors que le but des RI, c'est de désengorger les hôpitaux», déplore Gisèle Thomassin, copropriétaire des Résidences Louis XIV.

Avant, un médecin se déplaçait pour voir les patients de l'établissement, mais depuis qu'il a pris sa retraite, Gisèle et sa soeur Nicole doivent se débrouiller. «Il faut alors accompagner nous-mêmes les personnes à l'hôpital ou chez le médecin, et on le fait souvent à perte», affirme Nicole Thomassin.

Les ressources intermédiaires (RI), c'est:

  • Des structures d'hébergement et des milieux de vie gérés par des personnes physiques ou des entreprises qui offrent des services de soutien et d'assistance aux personnes qui leur sont confiées par le réseau de la santé
  • 550 M$ de budget par année
  • 13 000 usagers répartis dans 874 RI 
  • Entre 10 000 et 12 000 employés
  • Coût d'un lit en RI 100 $ par jour, contre 300 $ par jour pour un lit en CHSLD et 1200 $ par jour pour un lit en soins actifs à l'hôpital

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Consulter le Rapport LE DÉFI DE LA MAIN-D’OEUVRE DANS LE RÉSEAU DES RESSOURCES INTERMÉDIAIRES (RI) DU QUÉBEC - Étude diagnostic effectuée avec la participation d’Emploi-Québec, Novembre 2016